Première lettre de Bamako : « Retour au Golf »

Publié le 23 décembre 2023

Depuis longtemps, je vis et travaille à Bâle et chaque été, quand la situation le permet, je me rends au Mali, un pays que je connais bien pour y avoir grandi. Cette fois, j’ai partagé avec une amie les impressions de mon séjour à Bamako de l’été 2023. Dans l’ensemble, il s’est bien passé. Quatre semaines dans la ville en cuve entre ses multiples collines et ses terres vallonnées, une ville très belle – ou potentiellement belle ! Peut-être cette métaphore vaut-elle aussi pour le Mali. Un beau pays – ou, du moins, un pays potentiellement beau, en dépit de ses balafres et autres scarifications profondes creusées par ses ongles en excroissance constante, devenues des griffes suicidaires.
Voici la première des 11 lettres que je lui ai écrites. Où il est question de géopolitique africaine et de ressentiments.

par Mohomodou Houssouba [1].


Bamako, le 28 septembre 2023

Chère amie,

Nous sommes arrivés à Bamako avant minuit via Alger. Ce n’était pas l’itinéraire prévu lorsque début juillet, nous avions réservé nos billets avec Air France. Quatre semaines plus tard, un coup d’État survenait au Niger, quatrième pays ouest-africain à passer sous régime militaire depuis août 2020.

Le putsch a entraîné une poussée de fièvre dans une région déjà ébranlée par des secousses et répliques dans trois pays : Mali, Burkina Faso et Guinée. L’événement inattendu – quoique prévisible selon certains observateurs avisés – va susciter une forte réaction de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la France officielle, qui compte le président renversé parmi ses fidèles alliés au Sahel. La CEDEAO va imposer des sanctions économiques et politiques des plus sévères au Niger. L’Union monétaire ouest-africaine (UEMOA) est également impliquée dans l’application des restrictions financières. C’est elle qui gère le franc CFA, longtemps un appendice du franc français et à présent de l’euro. La Banque centrale ouest-africaine (BCEAO) reçoit l’ordre de réduire les transactions avec les banques nigériennes ; ce qui rend extrêmement difficile leur fonctionnement.

La fermeture des frontières décrétée par les chefs d’État n’est pas hermétique dans la réalité, car les trois régimes militaires en place s’en désolidarisent et apportent un soutien symbolique, mais bruyant, à la junte nigérienne. Mais des voisins immédiats, le Nigéria et le Bénin, têtes de file de cette robuste réplique anti-putschiste, font partie des pays côtiers dont les ports approvisionnent en grande partie le Niger. En plus de la fermeture de ces frontières et ports, au plan bilatéral, le Nigéria coupe en grande partie l’interconnexion des réseaux électriques qui fournit le Niger en électricité à bas prix depuis quatre décennies. Des pans entiers de la capitale Niamey et bien d’autres villes nigériennes plongent dans l’obscurité. Quant au Bénin, c’est au port de Sèmè que débouche le pipeline de près de 2 000 km qui acheminera le pétrole du gisement de l’Agadem dans le sud-est nigérien.

Sur un tout autre plan, la situation se tend très vite avec la France dont de nombreuses troupes sont basées au Niger. Depuis leur départ forcé du Mali et du Burkina Faso, celles-ci ont été en partie redéployées au Niger. D’ailleurs bien des observateurs avertis se sont inquiétés du potentiel déstabilisateur du cette présence militaire accrue après le retrait de la Force Barkhane du Mali en mi-août 2022. Pour te dire que les signes avant-coureurs n’ont pas manqué.

Bien avant, l’épisode des colonnes militaires françaises bloquées des semaines durant au Burkina Faso, puis au Niger, avant de pouvoir rejoindre leurs bases dans le nord du Mali, avait marqué les esprits. Contrairement au Burkina Faso où les manifestants ont été ménagés et où les troupes ont pris leur mal en patience avant d’être autorisées à franchir des étapes difficiles, au Niger l’armée est intervenue pour dégager la voie. L’action a fait des victimes qui vont alimenter l’animosité croissante envers la coopération militaire avec la France, dénoncée par l’opposition comme un soutien direct au maintien d’un régime affidé. Il y a évidemment une forte dose d’instrumentalisation dans ce discours. La polarisation de la lutte politique ne date pas d’hier.

J’étais moi-même surpris de sentir l’extrême tension qui prévalait en 2017 et 2018, quand je retournais au Niger après près d’une décennie d’absence du pays. La véhémence du ton et les relents régionalistes de la dénonciation du régime de Mahamadou Issoufou m’avaient alors alerté sur les profonds ressentiments qui parcouraient de larges pans du corps politique. Comme me le rappelle récemment un ami nigérien familier du Mali, la géographie politique y est autrement. Il n’y a pas seulement une fracture nord-sud comme au Mali ; plutôt une configuration triangulaire avec des pivots nord-ouest-est, ou centre-nord, sud-ouest et sud-est.

Avec l’avènement des réseaux sociaux, des myriades de groupes WhatsApp et Facebook portent et sanctuarisent dans la durée la nouvelle parole de la défiance systématique, de l’indignation et de la rage sur demande ou sur commande. Depuis, les fronts n’ont fait que s’endurcir, surtout dans les discours en langues nationales, notamment ceux en songhay (zarma) que je suis régulièrement.

En fait, nous séjournons à Bamako durant la même période que l’an passé, entre la fin septembre et la troisième semaine d’octobre. Cette fois-ci, nous restons sur place. Effectuer le voyage a été un défi en soi. Je n’ai jamais vu autant de gens paniquer à la simple idée que je compte aller au Mali, de surcroît en amenant un jeune Suisse qui n’a jamais mis les pieds sur le continent africain.

La crise nigérienne va sitôt réduire la visibilité de l’horizon d’un cran. Dès le début du mois d’août, Air France n’est plus autorisée à atterrir à Bamako, Niamey et Ouagadougou. La brouille avec les régimes militaires alliés a suivi la suspension des vols de la compagnie, qui dit avoir agi par principe de précaution suite à la mise en zone rouge de ces destinations par les autorités françaises. Mais la décision est interprétée autrement ici – comme une manipulation de la compagnie par le pouvoir français pour noircir le tableau de ces pays. Depuis, c’est la désorganisation et la débrouillardise qui prédominent.

Notre neveu, qui a pris son billet avec une agence, a pu annuler son vol et faire une nouvelle réservation avec Air Algérie. Nous avons pris nos billets directement avec Air France qui tend à attendre jusqu’au dernier moment, en maintenant des vols improbables. Bref, recevoir un billet 24 heures avant le décollage n’est pas gage de sérénité. Le suspens a été éprouvant. Mais, tout est pardonné. L’itinéraire Bâle/Mulhouse-Alger-Bamako s’est avéré plus direct, avec un service à bord et un transit simples mais corrects. Bonus supplémentaire, excepté pour notre jeune invité, nos passeports maliens nous dispensent de visas pour l’Algérie.

Le passage à l’aéroport de Bamako a été plus rapide que l’an dernier. En plus, nous avons récupéré toutes nos trois valises cette fois-ci. En route, mon ami nous avertit que la ville est très sombre à présent. Les coupures d’électricité se sont multipliées dernièrement, ce qui n’était pas l’habitude durant l’hivernage, quand l’énergie hydroélectrique est plus performante. Heureusement, il n’a pas remarqué de détérioration notable de la sécurité en ville.

La radio demeure un fond sonore comme à l’habitude, mais la BBC a remplacé RFI depuis l’interdiction de la chaîne française en avril 2022. Ceux qui le veulent installent des VPN, mais la programmation bilingue de BBC Afrique a ses avantages. Nous parlons de la situation du « vieux pays », après la série noire qui a frappé le nord et le centre. L’horizon s’est encore assombri avec la série d’attaques spectaculaires contre les camps et aéroports de Tombouctou et Gao, les tirs de « sommation » contre bateaux et pinasses jusque dans le lit du fleuve, faisant des victimes par endroits, jusqu’à l’attaque à l’obus contre le bateau Tombouctou dont le bilan final reste inconnu, mais certainement très élevé. Les sources des ténèbres semblent plus profondes que les simples coupures de courant. S’il faut le peindre à l’instant, le cœur malien aura les contours et stries d’un trou noir.

Comme par miracle, en virant dans notre quartier, nous sentons les alentours s’illuminer. Le courant est revenu à temps. Nous nous installons vite et libérons notre ami. Il est déjà une heure du matin.

Le lendemain, nous décidons de faire des petits tours dans le quartier. Celui de l’après-midi est resté dans ma mémoire. En redescendant une pente rocheuse, nous dépassons un vaste espace vide où plusieurs équipes s’entraînent au football. C’est rare de trouver un si grand terrain en ville. Est-ce public ou privé ? Nous passons un moment à regarder les joueurs à l’œuvre.

Ensuite nous continuons dans la rue pour déboucher sur un terrain vague moins spacieux, encombré de vieilles voitures dans tous les états possibles. Une sorte de parc automobile en plein air combinant garage, lave-auto, menuiserie métallique et atelier de soudure. Pour la plupart, une crasse noire d’huile moteur recouvre le sol parsemé d’épaves.

Juste au moment de dépasser le dernier regroupement de jeunes hommes affairés autour d’une pièce géante, l’un parle à voix haute en bambara. En fait, il nous parle sans s’adresser à nous. Quelque chose comme « Ils sont encore là, ces gens. Qu’ils retournent chez eux. Ce sont toujours eux, les mêmes ». Je n’ai pas idée d’avoir dit le moindre mot en nous approchant d’eux ; si c’était le cas, cela aurait été en allemand. Je me retourne et lui demande s’il voulait nous dire quelque chose. Il répond que « oui, il faut dire à ces gens de rentrer chez eux, on ne veut plus d’eux ». Je le presse pour me dire exactement quelles personnes sont ces indésirables. Il répond, « les mêmes » et continue sa tirade. Les mêmes qui causent tous les problèmes du Mali, mais maintenant c’en est fini. Le Mali ne va plus les laisser faire.

À ce stade, le jeu devient plutôt amusant, même si je ne suis pas assez sûr de mon bambara pour m’engager dans une jouxte verbale soutenue. Il s’adresse à nous trois en un français approximatif, mais en bambara quand il s’adresse à moi. Ce sont peut-être les délices de ce que Michael Herzfeld appelle l’« intimité culturelle », cette tendance à assumer une complicité spontanée dans le partage de préjugés et stéréotypes.

Enfin, poussé à donner une réponse nette, notre interlocuteur répond que nous sommes Français, ou du moins les deux autres lui semblent être Français. Non, rétorque-t-on. « Nous » sommes suisses. Il fait une pause et sourit. « La Suisse quand même, c’est bien », lâche-t-il avec une innocence désarmante. Il ne s’arrête pas là. La Suisse, c’est là où on fait l’argent, là où on fabrique l’argent du Mali. Je lui dis que ce n’est pas vrai, mais il poursuit dans sa nouvelle bienveillance quasi emphatique. Les Suisses devraient venir davantage au Mali. On ferait beaucoup de choses ensemble. Est-ce que la Suisse est bien ou mieux que… ?

J’aimerais prolonger la causerie, mais la nuit avance sans signes probants de la présence du courant dans le quartier. Tout cela me rappelle une autre époque, en février 2012, quand les « patriotes » n’avaient pas assez de mal à dire de la Suisse, accusée d’héberger et même de financer les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Autre époque, autres ressentiments. J’étais de passage à Bamako et me faisais interpeller à droite et à gauche pour faire quelque chose...

En fin de compte, ce sont des choses convenues, vu la construction du discours public de l’actuel régime. On voit les tropes prendre, se répandre et devenir la pensée dominante à travers les diverses couches de la société. On ne peut jamais surestimer la force de frappe d’une propagande officielle si ciselée et appliquée avec la précision d’un laser, surtout lorsqu’il s’agit d’offrir une figure de l’ennemi à une population autrement démunie, pour expliquer les maux et échecs du pays.

Pour l’instant, il nous faut d’abord devancer le galop de la « grande nuit ». Nous prenons congé du chahuteur sur un ton plutôt cordial.

Maison-girafe dans le quartier Baco Djicoroni.

Une prochaine lettre suit.

Bien à toi,

Mohomodou Houssouba


[1Mohomodou Houssouba est chercheur associé au Centre d’études africaines de l’Université de Bâle. Né en 1965 à Bagoundié, Gao, dans le nord-est du Mali, il a fait des études de lettres et de langues qu’il parle aujourd’hui couramment : songhay, français, anglais et allemand. Il est notamment l’auteur de Bagoundié blues. Petites lumières sur la boucle du Niger, L’atalante, 2003 et de Passages au Kansas, La Rue Blanche, 2005.


Image du bandeau : Bamako, centre de Yirimadio ZRNY (Zone de Recasement de Niamakoro et de Yirimadio), près du Stade du 26 mars.
« Golf » est le sobriquet d’une partie du quartier Baco Djicoroni ACI à Bamako dont la viabilisation aurait commencé à l’époque de la première Guerre du Golfe (1990-1991).
Photographies : Mohomodou Houssouba.
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