Troisième lettre de Bamako : « Le débat malien »

Publié le 16 janvier

Voici la troisième lettre de mon séjour au Mali. Où il est question d’amis qui discutent de coupures de courant et de gouvernance.

par Mohomodou Houssouba [1].


Bamako, le 7 octobre 2023

Chère amie,
Hier soir, nous avons dîné chez un ami, avec d’autres amis résidant à Bamako. Pour la plupart, nous avons fait connaissance il y a longtemps à travers le réseau de chercheurs maliens constitué entre 1997-1998. Nous nous connaissons de longue date et le collègue hôte et sa famille ont toujours tout fait pour que nous dînions chez eux lors de nos passages en ville. Ce sont ces moments qui recèlent l’âme de Bamako et du Mali. On se retrouve chez quelqu’un pour causer, passer en revue les événements du temps d’absence. Oui, de temps à autre, on se donne rendez-vous au restaurant, mais il faut le reconnaître, la pratique est récente et loin d’être ancrée dans les mœurs maliennes. Même Bamako n’a pas (encore) l’air de devenir une ville à maquis. Ces deux dernières années, nous visitons la ville durant les mêmes quatre semaines, de fin septembre à octobre. Alors, de quoi une année bamakoise est-elle faite ?

Nous sommes en petit comité, mais d’une forte diversité d’expériences. Des scientifiques avant tout : l’hôte est ingénieur et entrepreneur. Il a fait ses études supérieures en Ukraine soviétique. Le doyen du groupe a étudié à la prestigieuse École polytechnique fédérale de Lausanne et garde de contacts forts avec la Suisse. À chaque rencontre, nous avons des sujets d’intérêt commun à aborder, que ce soient les nombreuses localités de la Confédération qu’il a visitées ou des événements connus ou bien l’évocation de connaissances ou collègues à lui. Il a pris sa retraite comme directeur d’une école régionale sise à Ouagadougou et reconnue pour sa formation en génie environnemental. Il vient de publier un ouvrage de référence sur le défi de la fourniture en eau potable dans nos villes et leurs périphéries. Il a été amené par le plus jeune de notre groupe, aussi professeur en génie environnemental à l’École nationale d’ingénieurs de Bamako. Lui a étudié dans le Montana et en Californie aux USA avant de faire sa thèse au Québec. Il a également écrit un livre important sur la pollution du fleuve Niger paru en français et en anglais. Mon proche ami qui nous a cherchés, lui, a passé après moi au Lycée Régional de Gao, avant de rejoindre Moscou pour étudier les mathématiques. Ensuite il a fréquenté différentes universités en Finlande, aux Pays Bas et aux États-Unis, où nous avons faire connaissance. Il a enseigné dans plusieurs universités aux États-Unis et au Canada avant de retourner en Finlande, ensuite au Mali.

Bamako, place du Grand Marché.

Avec mes deux compagnons suisses, dont le jeune microbiologiste qui visite le Mali et l’Afrique pour la première fois, nous constituons un microcosme des personnes qui font des allers-retours entre les continents, surtout entre l’Afrique et sa voisine lointaine, l’Europe. Les sujets ne manquent pas pour animer la soirée. Cette fois-ci, on ouvre le bal avec les « délestages » dont tout le monde parle à Bamako. C’est comme si chaque résident était devenu un guetteur de courant. L’entreprise de notre ami ingénieur produit des affiches, banderoles et signaux lumineux. Ce genre de filière est particulièrement vulnérable aux longues coupures d’électricité. Il nous raconte comment certains jours, ils ne font qu’attendre. Parfois, l’électricité revient, ils remettent les machines en marche, puis elle repart sans préavis, pour une durée indéterminée. Les soudeurs et menuisiers métalliques, les vendeuses de poisson, les tailleurs et tenants des petites boutiques aux coins de rue, pratiquement tout le monde, dans les secteurs formel et informel, est durement frappé.

Alors, les solutions de rechange se multiplient. Les signes extérieurs sont les hangars abritant de groupes électrogènes géants dont le ronronnement constitue le fond sonore des zones plongées dans l’obscurité. Dans la journée aussi, les générateurs « travaillent » ; mais, le bruit diurne se mêle à la cacophonie des berlines rutilantes et épaves rampantes qui se disputent les pistes en terre gravement malmenées par les ruissellements de fin d’hivernage. De plus en plus de propriétaires investissent dans le solaire en réalisant des installations de tailles différentes pour l’alimentation électrique de base. D’autres aux poches plus profondes en font suffisamment pour couvrir tous les besoins – jusqu’à la climatisation. J’apprends au passage que le bond en avant solaire est même plus conséquent dans des endroits improbables comme la ville de Gao.

Qu’est-ce qui nous a égarés de ce thème fédérateur pour virer dans les polémiques de la gouvernance actuelle ? Je me rappelle qu’à la télévision, de dignitaires du régime sont en visite chez de personnes âgées. « Octobre, mois de la solidarité et de la lutte contre l’exclusion au Mali » défile en bandeau. Objectif noble, mais la scénographie et la rhétorique ne laissent pas indifférent. Une vieille femme parle des dirigeants en place comme des enfants bénis, les remerciant pour leur visite et considération. Le journaliste lui tend le micro et la litanie décousue continue sans la moindre modération. Politesse intergénérationnelle ?

À ce stade, quelqu’un remarque que le temps de la télé nationale est consommé par des mises en scènes politiciennes. Tout est récupéré et instrumentalisé, c’est un écran de fumée qui cache mal l’impuissance face au quotidien difficile et de plus en plus ingérable pour beaucoup. La critique des pratiques du régime de transition devient plus véhémente, et trois des quatre collègues s’y adonnent à cœur joie. Mais, notre hôte semble être à l’affût et intervient après un certain moment pour défendre les dirigeants et leurs choix souverainistes. Faire partir la France, puis les Nations unies, s’allier avec la Russie et des pays plus amicaux. Le débat s’anime ou s’envenime. Les trois garçons de l’hôte nous accompagnent des yeux et suivent attentivement l’arène, les jouxtes verbales, les paroles mêlées, les rires et exclamations. Je ne peux pas dire s’ils sont amusés ou effrayés par l’acrimonie des adultes.

Statue du leader du mouvement étudiant Abdoul Karim Camara, dit Cabral, à l’entrée du Lycée Cabral à Ségou. Cabral a été assassiné le 17 mars 1980 à Bamako.
Sa vie a notamment été mise en scène par les chorégraphes et scénographes du collectif d’Art-d’Art.

De l’apéritif au dîner, puis jusqu’au thé ou café final, la causerie continue sans interruption, à chaudes gorgées. Je n’ai pas pu placer plus qu’une courte phrase. D’ailleurs, ce n’est même pas mon objectif durant ce séjour. Sauf par « accident », je ne compte pas prendre part aux débats. J’en connais les tenants et les aboutissants, mais c’est plus important pour moi d’écouter et d’entendre des positions contradictoires, de suivre les opinions et arguments les plus tranchés. Dans l’atmosphère d’autocensure, de conformisme, sinon d’unanimisme, qui prévaut et se crispe davantage chaque saison, le déchaînement des passions donne à la vie ce genre de dramaturgie qui s’est fortement raréfiée, à mon grand chagrin. D’ailleurs, c’est la première fois que j’ai entendu notre ami hôte articuler son point de vue de façon si audible et le défendre becs et ongles. Jusque-là, il s’était plutôt réfugié derrière son profil de simple ingénieur électricien.

Le lendemain, mes compagnons et moi passons en revue la soirée, avec les voix fortes qui résonnent encore dans nos oreilles. Pour mes compagnons, c’était une première découverte de la « voix perdue » des Maliens, qui causent, se disputent et rient avec une hargne si inattendue qu’ils sont restés collés à leurs sièges toute la soirée. Avec une belle veillée à la fin. C’est comme si nous étions arrivés à temps au pays, avec ses problèmes, ses maux et les gens qui cherchent et trouvent (parfois) les mots pour les exprimer. Là, moi-même, je me rends compte à quel point je connais si peu le menu détail des actes posés sur le terrain, les bizarreries et la schizophrénie du landerneau politique malien. Je connais mal les acteurs et surtout les anecdotes quasi romanesques qui entourent certaines figures publiques du moment autant que du passé récent. En dehors des colonels et autres officiers aux manettes, beaucoup des responsables actuels sont aussi connus pour leurs faits d’armes dans les régimes précédents. Transhumance politique à l’œuvre ! La densité des animosités résulte aussi de la promiscuité du compagnonnage dans l’espace public malien. Comme si un tunnel de doute doit surgir après chaque bout de lumière.

L’Hôtel Mathioly dans le quartier Kalanbancoro de Bamako.
Bien à toi

Mohomodou Houssouba


[1Mohomodou Houssouba est chercheur associé au Centre d’études africaines de l’Université de Bâle. Né en 1965 à Bagoundié, Gao, dans le nord-est du Mali, il a fait des études de lettres et de langues qu’il parle aujourd’hui couramment : songhay, français, anglais et allemand. Il est notamment l’auteur de Bagoundié blues. Petites lumières sur la boucle du Niger, L’atalante, 2003 et de Passages au Kansas, La Rue Blanche, 2005.


Image du bandeau : Décoration du Bistro Bafing, Quartier du Fleuve, Bamako.
Photographies : Mohomodou Houssouba.
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